Marché du travail
(Septembre 2004)
Ajustements à l'ouverture commerciale et réglementations du marché du travail...
Depuis la fin des années soixante-dix, les marchés du travail des pays industrialisés sont caractérisés par une augmentation des inégalités de salaires et/ou d'emploi suivant le niveau de qualification. La détérioration de la situation des travailleurs peu qualifiés a renforcé les craintes relatives à l'intensification des échanges commerciaux, en particulier avec les pays en développement. Mais, pour certains observateurs, les peurs associées au processus de globalisation ne sont pas justifiées. Les éventuels conflits redistributifs induits par l'ouverture commerciale seraient de faible ampleur et ne peuvent remettre en cause les gains nets de l'échange pour l'économie dans son ensemble. Parallèlement, le creusement des inégalités de salaire et/ou d'emploi liées au "capital humain" a donné lieu à de nombreuses controverses sur le rôle des modalités de fonctionnement des marchés du travail. Selon certaines analyses, les "rigidités" liées aux institutions du marché du travail seraient à l'origine d'un taux de chômage élevé et de longue durée pour les travailleurs disposant d'un faible de niveau de qualification. D'autres argumentations soutiennent que l'abaissement des réglementations du marché du travail, visant à protéger les travailleurs peu qualifiés, aurait seulement contribué à la baisse de la rémunération relative et à la précarisation des conditions de travail de cette catégorie d'actifs.
Ainsi les débats sur les effets des échanges commerciaux et sur les réformes institutionnelles des marchés du travail suscitent aujourd'hui un intérêt croissant. Ces questions, dont les enjeux sont économiques, politiques et sociaux ont fait l'objet de prises de positions diverses et de discours extrêmes.
Cette étude vise à mieux comprendre les interactions entre l'ouverture commerciale et les dispositions institutionnelles en vigueur sur un marché du travail. Les ajustements de l'emploi et des salaires suivant le niveau de qualification, induits par la globalisation des échanges, dépendent en effet des modes de fonctionnement des marchés du travail. La diversité des cadres institutionnels implique cependant de dépasser la dichotomie "flexibilité/rigidité" pour appréhender les différents mécanismes d'ajustement. Il s'agit de déterminer dans quelle mesure l'ensemble des réglementations en vigueur sur un marché du travail exerce une influence sur la nature et l'ampleur des effets de l’ouverture commerciale.
Le premier chapitre présente une revue des travaux sur les déterminants des évolutions des inégalités d'emploi et de salaire selon le niveau de qualification dans les pays industrialisés. Différentes recherches théoriques et empiriques montrent que le commerce international, le progrès technique non neutre et les changements de l'offre de travail peuvent influencer les évolutions de la structure de l'emploi et des salaires suivant le niveau de qualification. Les évaluations empiriques ont principalement étudié le rôle des facteurs de demande : la libéralisation et le développement des échanges commerciaux, notamment avec les pays en développement, ainsi que le progrès technique sont considérés comme des déterminants importants du creusement des inégalités liées au "capital humain".
Le démantèlement progressif des barrières à l'échange et l'insertion croissante de certains pays en développement dans le commerce mondial sont en effet à l'origine d'une évolution des conditions de la concurrence internationale et des spécialisations commerciales des pays industriels. Ainsi le lien entre le processus de globalisation des échanges et les "performances" des marchés du travail s'inscrit désormais au centre des travaux sur l'emploi des travailleurs peu qualifiés et la structure des salaires relatifs dans les économies développées. Par ailleurs, le rythme soutenu des évolutions technologiques peut être à l'origine d'économies de main-d'œuvre peu qualifiée et exercer des effets différenciés selon les industries. Si les incidences respectives du commerce international et du progrès technique ont d'abord été étudiées, les recherches récentes mettent en évidence les interactions entre ces deux facteurs, sources d'inégalités sur les marchés du travail.
Les fondements théoriques, sur lesquels les recherches se sont appuyées, et le choix des méthodologies ont cependant fait l'objet de nombreuses controverses. Les études empiriques conduisent en effet à des résultats disparates selon le champ des travaux et les méthodes retenues. Les économistes restent divisés quant à l'importance des effets de la globalisation des échanges sur les marchés du travail. Mais certaines recherches montrent que les pressions concurrentielles, induites par l'ouverture commerciale, ont une influence significative sur la baisse de la demande relative de travail peu qualifié dans les économies industrielles avancées. En outre, les travaux sur les liens existant entre le commerce international et le progrès technique ainsi que les effets intrasectoriels de la concurrence internationale mettent en évidence des ajustements défavorables à la main-d'œuvre peu qualifiée, dans le cadre des relations commerciales avec les pays en développement mais aussi avec les pays développés.
Toutefois la globalisation des échanges et le changement technologique ne peuvent à eux seuls rendre compte de l'évolution des inégalités suivant le niveau de qualification, et en particulier des différences observées au sein des pays industrialisés. Afin d'expliquer ces différentes réactions, le rôle de la flexibilité du marché du travail est souvent mis en avant. Mais peu de recherches ont étudié de façon approfondie l'influence des réglementations du marché du travail dans les processus d'ajustement à l'ouverture internationale. Les modèles théoriques et les études appliquées issus de l'économie du travail mettent pourtant en évidence les incidences complexes du cadre institutionnel sur les ajustements de l'emploi et des salaires suivant le niveau de qualification des travailleurs. Les réglementations en vigueur sur les marchés du travail, spécifiques à chaque espace national, interviennent dans la transmission de l’impact de la concurrence internationale ou du progrès technique sur l'emploi et les salaires. Toutefois les caractéristiques institutionnelles, qui contribuent au maintien des salaires des personnes peu qualifiées, n'ont pas obligatoirement des effets négatifs sur leur taux d'emploi.
Dès lors, le second chapitre présente les principaux enseignements théoriques sur l'incidence du commerce international en présence d'imperfections sur le marché du travail, à partir de modèles issus des théories classiques ainsi que des nouvelles théories du commerce international. Les conséquences de l’ouverture commerciale sont étudiées en présence de trois types de "contraintes" institutionnelles - les minima salariaux, les réglementations relatives aux relations professionnelles (syndicats, négociation collective) et la législation sur la protection de l'emploi -, qui peuvent jouer un rôle déterminant dans les ajustements des salaires et de l'emploi des travailleurs peu qualifiés.
Plusieurs recherches théoriques intègrent, dans les modèles de commerce international, des hypothèses relatives à la rigidité des salaires à la baisse ou à la négociation avec un syndicat sur les salaires et/ou l'emploi au niveau d'une firme, d'un secteur ou d'un pays. L'influence de la protection de l'emploi est cependant peu étudiée. La législation sur la protection de l'emploi réduit pourtant la flexibilité externe d'une firme, c'est-à-dire les ajustements du volume de travail utilisé. Elle peut donc limiter les réallocations inter- et intrasectorielles de la main-d'œuvre et se traduire par une mobilité plus faible des travailleurs.
L'analyse de différents travaux théoriques montre que les réglementations en vigueur sur un marché du travail sont susceptibles de modifier les effets inter et intrasectoriels de l'ouverture commerciale.
Dans les modèles classiques de commerce international, qui s'appliquent surtout au commerce des pays industrialisés avec les pays en développement, le fonctionnement concurrentiel du marché du travail est une condition essentielle de l'affectation efficace des ressources et du plein-emploi des facteurs. Dès lors, les résultats de ces modèles peuvent être modifiés par l'introduction d'imperfections sur le marché du travail. Outre les effets sur le bien-être, les distorsions liées à des facteurs institutionnels peuvent être à l'origine de coûts d'ajustement plus importants (chômage, abaissement de la rémunération des facteurs spécifiques exposés) et entraîner des schémas de spécialisation différents de ceux observés dans un cadre Heckscher-Ohlin-Samuelson classique (spécialisation sous-optimale, inversion de la direction des échanges, abandon de la production de certains biens). En présence d'un salaire minimum, les ajustements en termes d'emploi peuvent se substituer, sous des hypothèses restrictives, aux ajustements en termes de salaire lors de l'ouverture commerciale. La présence de syndicats affecte également les modalités d'ajustement d'une économie. Dans certains cas, la concurrence internationale entraînerait une hausse des primes de salaire liée à la syndicalisation et renforcerait, en conséquence, le déclin de l'emploi dans les secteurs en concurrence avec les importations. La recension de différents travaux montre cependant que les modèles conduisent à des résultats très disparates : ceux-ci dépendent étroitement de la nature des hypothèses retenues sur le fonctionnement du marché du travail (niveau du salaire minimum, choix du secteur syndiqué,…).
D'autres analyses, issues de la nouvelle économie internationale, traitent de l'incidence de l'ouverture commerciale sur les marchés du travail. La pluralité des cas étudiés ne permet pas d'établir de relation univoque entre l'ouverture commerciale et les changements de l'emploi et des salaires des différentes catégories de main-d'œuvre. La diversité des hypothèses retenues sur la nature de la concurrence sur les marchés de produits et de facteurs rend l'analyse encore plus complexe. A titre d’exemple, l'influence de la syndicalisation varie selon les modes de négociation collective, la structure des organisations syndicales, le type de concurrence sur les marchés de produits… Les modalités d'ajustement à l'ouverture commerciale sont étroitement liées aux caractéristiques des industries et à l'influence des facteurs institutionnels au sein de chaque secteur. L'analyse des interactions entre les réglementations des marchés du travail et l'intensification des échanges commerciaux indique toutefois que les ajustements liés aux flux d'échanges intra-branches peuvent dans certains cas s'avérer défavorables pour les travailleurs peu qualifiés.
Au-delà des résultats particuliers des différents modèles, l'intérêt de ces travaux est de montrer que l’impact du commerce international est plus complexe qu’un arbitrage entre inégalité salariale et risque de chômage pour les travailleurs peu qualifiés, lié au fonctionnement plus ou moins concurrentiel du marché du travail. L'ouverture commerciale a des effets distincts sur l'emploi et les salaires selon le type d'industrie (modalités de la concurrence, biens homogènes/différenciés), la nature des flux de commerce (inter-branche, intra-branche) et les dispositions institutionnelles en vigueur sur les marchés du travail propres à chaque pays, voire à chaque secteur.
Etude réalisée par Aude Sztulman, Maître de conférences à l’Université de Paris-Dauphine – EURIsCO
Etude disponible au service Economique-leca@cfecgc.fr
Editeur : IRES/CFE-CGC