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Publié le 03 - 11 - 2026

    « Améliorer le travail et accompagner ses transformations »

    Directrice générale de l’Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact), Caroline Gadou évoque les missions de l’établissement public administratif et le dialogue en entreprise pour favoriser des politiques QVCT efficientes.

    Quelles sont les missions dévolues à l’Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact) ?

    Établissement public administratif doté d'une mission de service public, l'Anact, créée en 1973, dépend du ministère du Travail. L’agence impulse des projets d’amélioration des conditions de travail par des actions portant sur l'organisation du travail et les relations sociales. Nous agissons dans les entreprises, en particulier les TPE-PME, ainsi que dans les organisations publiques. Au quotidien, l’ANACT vise à favoriser le dialogue entre les directions, les salariés et leurs représentants, ainsi que la mise en place de démarches qui s'appuient sur la concertation pour améliorer collectivement le travail et accompagner ses évolutions. Le dialogue social est en effet un levier fondamental pour travailler toutes les problématiques relatives aux conditions de travail. 

    Nos missions consistent ainsi à éclairer les pouvoirs publics et à contribuer à nourrir la réflexion sur les politiques publiques à conduire ; à accompagner les entreprises et les administrations au plus près du terrain ; à élaborer et à diffuser le plus largement possible des outils et des méthodes.

    Le dialogue social est un levier fondamental pour agir sur les conditions de travail »

    Comment est organisée l’Agence ?

    Forte d’environ 280 agents avec une forte dimension pluridisciplinaire (sociologues, ergonomes, psychologues, spécialistes des sciences de gestion, ingénieurs, professionnels de la communication…), l'Anact dispose d’un siège à Lyon et de 16 agences régionales (Aract) dans lesquelles siègent les partenaires sociaux. Celles-ci développent, dans un cadre commun, des projets en faveur de la qualité de vie et des conditions de travail (QVCT) adaptés à leur territoire en partenariat avec des acteurs locaux de l'emploi, de l'économie, de la santé au travail, etc. L'Agence apporte également un appui aux politiques publiques.

    Au niveau de la gouvernance, notre conseil d’administration, tripartite, comprend des représentants de l'État, des cinq organisations syndicales représentatives et des trois organisations patronales représentatives. Le CA délibère notamment sur les objectifs stratégiques pluriannuels, le programme de travail, le budget et les conditions générales d’emploi.

    Quels exemples concrets d’actions menez-vous ?

    J’en prendrai trois : dans le cadre d’un projet du ministère de la Santé, nous déployons actuellement une formation au management participatif que nous avons conçue et testée pour les structures du sanitaire et du médicosocial. Nous accompagnons également des TPE-PME pour mettre en place des démarches QVCT ou de prévention des risques psychosociaux. Je pense à une société industrielle qui, à la suite d’un rachat, faisait face à des départs de personnels et des tensions. Nous l’avons accompagnée pour structurer les dialogues social et professionnel. Dernier exemple : les études et interventions que nous avons menées avec les acteurs du transport routier pour améliorer l’attractivité des entreprises en agissant sur les conditions de travail.

    Nos champs d’actions couvrent tous les secteurs et toutes les tailles d’entreprises, privées comme publiques. Nous pouvons être amenés à travailler avec des ministères, des partenaires comme l’APEC, l’AGEFIPH, l’ANDRH et les OPCO, ou encore les branches professionnelles.

    En juin dernier, Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail, et Sylvie Peretti, présidente du conseil d’administration de l’Agence, ont signé le quatrième contrat d’objectifs et de performance de l’Anact pour la période 2026-2030. Quelles sont les priorités ?

    Élaboré en lien étroit avec le ministère du Travail et les partenaires sociaux, le Cop 2026-2030 est le premier contrat d’objectifs depuis l’intégration des agences régionales dans l’établissement de l’Anact. Cet ancrage dans les territoires est prépondérant. Ce nouveau Cop souligne par ailleurs l’importance du rôle de l’Anact dans la mise en œuvre de plusieurs priorités du Plan santé travail (PST) 2026-2030 en faveur de l’amélioration de la santé des travailleurs et de la prévention des risques professionnels, un plan associant les organisations syndicales et patronales.

    Concrètement, le Cop fixe trois orientations principales : renforcer les pratiques en faveur d’un travail soutenable ; soutenir les formes de management et de dialogue en faveur de la QVCT ; et contribuer aux dynamiques territoriales en faveur de la qualité de l'emploi et du travail. Le Cop cadre les modalités d’action de l’agence en termes de renforcement des logiques de partenariat, de développement de la complémentarité avec les autres acteurs de la santé au travail, et de capacité à intervenir en entreprise en sensibilisant les acteurs et en diffusant nos outils et méthodes éprouvés sur le terrain.
     

    Les démarches de prévention des risques psychosociaux en entreprise peinent à dépasser le stade du diagnostic »

    Comment agir en faveur de la prévention des risques psychosociaux ?

    Les RPS ne sont pas un problème derrière nous. Sous l’effet de l’intensification du travail, de la complexité des organisations et des transitions en cours, ces risques demeurent des réalités pour nombre d’entreprises, avec des liens à faire sur la santé mentale. Nous constatons pourtant que les démarches de prévention en entreprise se concentrent encore sur la dimension comportementale plutôt que sur l’organisation du travail, ou qu’elles peinent à dépasser le stade du diagnostic.

    Pour aider les entreprises à progresser en partant « de là où elles en sont », l’Anact et ses partenaires ont sorti un film et un guide de sensibilisation. Trois niveaux d’action sont détaillés pour réagir en cas de tension, pour structurer une démarche de prévention dans la durée, et pour intégrer la prévention aux pratiques de travail quotidiennes. Nous invitons tout un chacun à consulter ces ressources !

    Quelle est votre approche s’agissant de l’égalité professionnelle et de la santé des femmes au travail ?

    Comme nos travaux l’ont montré, du fait de la répartition des métiers, les femmes et les hommes ne sont pas exposés aux mêmes risques professionnels. Et trop souvent, la prévention est encore pensée pour des métiers au masculin. Pour mettre en place des mesures adaptées à toutes et tous, nous accompagnons les entreprises à réaliser l’évaluation différenciée des risques professionnels selon le sexe et à la retranscrire dans le document unique d’évaluation des risques (DUERP). C’est une obligation importante, trop peu mise en œuvre.

    L’Anact préconise une meilleure articulation des dialogues social et professionnel. Quel distinguo faites-vous entre les deux ?

    En entreprise, articuler le dialogue social et le dialogue professionnel contribue à améliorer les conditions de travail et à renforcer la performance organisationnelle, à condition d’en discuter les modalités et de favoriser l'implication active de chacun. Dialoguer avec les salariés est essentiel pour soutenir la qualité de vie au travail. Ce dialogue peut prendre plusieurs formes. À la notion de dialogue social s'ajoute celle de dialogue professionnel, renvoyant à des modalités de dialogue plus directes entre les salariés et les directions, davantage ancrées dans les enjeux du quotidien. Sans se substituer au dialogue social, ce dialogue professionnel peut prendre des formes diversifiées selon la taille et la culture des entreprises : espace de discussion sur le travail, échanges entre pairs, consultation du personnel, management du travail…

    Qu’en est-il de l’accompagnement des transitions numérique et écologique ?

    Toutes ces transformations rapides, auxquelles il faut ajouter l’adaptation au changement climatique, percutent fortement les façons de travailler dans les entreprises et les administrations publiques. C’est notre rôle de les analyser et d’aider les employeurs à anticiper et faire face à ces transitions complexes. L’Anact s’appuie d’une part sur la robustesse scientifique de ses travaux et sur la déclinaison opérationnelle sur le terrain afin que le plus grand nombre d’entreprises s’emparent de ces nouveaux enjeux qui vont peser sur leur niveau global de performance. Il en va aussi de leur capacité à fidéliser leurs personnels et les compétences, et à demeurer attractives.

    Comment l’Anact appréhende-t-elle le développement de l’intelligence artificielle dans les entreprises ?

    Assurément, l’IA générative a pris une part assez considérable dans le quotidien, y compris dans le monde du travail. Il y aussi l’émergence de l’IA agentique et le développement de solutions robotiques très sophistiquées dans les usines industrielles. Ces révolutions numériques, parfois fulgurantes, nous interrogent. Par des actions de formation et de sensibilisation, nous travaillons avec les partenaires sociaux pour favoriser le dialogue social sur ces sujets, poser un premier cadre indispensable en entreprise et inciter à négocier des accords prévoyant des clauses de revoyure. On peut aussi imaginer une future négociation nationale interprofessionnelle sur le sujet. L’IA a d’ailleurs fait partie des discussions de la récente conférence travail, emploi, retraites engagée par le gouvernement avec les acteurs du monde du travail et dont nous attendons la restitution des travaux à la rentrée.

    Permettre aux manageurs d’exercer efficacement leurs missions toujours plus exigeantes »

    L’édition 2026 de la Semaine de la qualité de vie et des conditions de travail, du 15 au 19 juin dernier, a été placée sous l’angle managérial. Pourquoi ?

    Organisée chaque année par l'Anact, cette semaine est devenue un temps fort pour s'informer, débattre et progresser en matière de QVCT, en impliquant toutes les parties prenantes : employeurs, salariés, élus du personnel, services RH, manageurs, acteurs de l’emploi, de la formation, professionnels de santé au travail, branches professionnelles, etc. En 2026, nous avons mis l’accent sur le travail des manageurs car ils sont de plus en plus responsabilisés sur la santé au travail de leur équipe sans toujours disposer de moyens adaptés. Leur propre QVCT est un enjeu fort : ils sont davantage exposés au stress et à la surcharge de travail, par exemple. Par ailleurs, comme le montre un rapport de l’Igas de 2025, les pratiques managériales françaises sont plus hiérarchiques que chez nos voisins alors que le management participatif est un vecteur de QVCT et de performance.

    L’Anact travaille depuis longtemps sur le management. Nous voulons collectivement aller plus loin pour aider les manageurs et l’ensemble de l’entreprise à améliorer les pratiques managériales. L’étude que nous avons réalisée cette année en partenariat avec Malakoff Humanis (« Manager, c’est tout un travail ») met en lumière combien le manageur doit gérer de multiples missions sans toujours avoir ni le temps ni les moyens de se concentrer sur le cœur de métier, à savoir l’humain. Il s’agit donc de faire évoluer l’organisation du travail pour permettre aux manageurs d’exercer efficacement leurs missions toujours plus exigeantes.

    Quelles sont les attentes des salariés en matière de QVCT ? 

    Les préoccupations exprimées par les jeunes salariés sur l’articulation entre vie professionnelle et vie personnelle, l’autonomie au travail et la reconnaissance répondent à des attentes qui peuvent toucher toutes les catégories d’âge. Il faut aussi tenir compte des réalités sociétales telles que les aidants familiaux ou les familles monoparentales. La santé au travail, le maintien en emploi et le retour en emploi de salariés touchés par l’usure professionnelle sont aussi des enjeux de premier plan avec, rappelons-le, une population qui vieillit. Les entreprises doivent prendre en compte ces attentes dans le rapport au travail.

    Les négociations QVCT en entreprise sont-elles à la hauteur des enjeux et de ces attentes ?

    Nous sommes persuadés qu’il est possible de faire des conditions de travail un véritable sujet de dialogue au long cours dans toutes les entreprises. Encore une fois, cette démarche QVCT est à la fois un facteur de santé des salariés et un levier de performance globale et durable pour l'employeur. Ces négociations ne sont pas toujours faciles. C’est un chemin sur lequel on avance parfois trop lentement. Les entreprises doivent initier et structurer ce dialogue avec les représentants des salariés. Il faut parler non pas de bien-être au travail mais bel et bien des conditions de travail et de l’organisation du travail. Cette démarche est possible partout, jusque dans les petites entreprises, et peut avoir de réels impacts positifs. L’Anact y contribue en diffusant des outils, des méthodes et des bonnes pratiques, et en accompagnant les partenaires sociaux.

    Les récents épisodes de canicule ont mis en exergue l’inadaptation des équipements publics et du monde du travail. Comment y faire face ?

    Avec la répétition des vagues de chaleur, la réponse ne doit plus relever de la gestion d’urgence ou du bon sens. C’est un sujet d’organisation du travail, de prévention des risques professionnels et de dialogue social. Les entreprises doivent passer d’une logique réactive - distribuer de l’eau, rappeler les consignes, aménager ponctuellement les horaires - à une logique structurée et anticipatrice. Une telle approche nécessite d’identifier les métiers exposés, les personnes vulnérables, d’évaluer les risques professionnels en situation réelle de travail, d’intégrer le risque « chaleur » dans le DUERP. Cela devient nécessairement un sujet de dialogue social à part entière qui doit impliquer tous les acteurs au sein de l’entreprise. Les solutions les plus robustes sont celles qui sont notamment discutées avec les salariés concernés, les représentants du personnel, les manageurs et les services de prévention.

    Propos recueillis par Mathieu Bahuet