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Publié le 10 - 06 - 2026

    « Mon histoire, c’est la vôtre »

    Lors du 39e congrès de la CFE-CGC, ce mercredi, François Hommeril, président confédéral depuis 2016, a fait son discours d’adieu devant 1 200 congressistes qui lui ont réservé une longue standing ovation.

    Élu président de la CFE-CGC en 2016 au congrès de Lyon, puis réélu en 2019 (Deauville) et en 2023 (Tours), François Hommeril a dirigé la CFE-CGC pendant 10 ans. Sous son impulsion, le syndicat de l’encadrement, dont il a infatigablement porté la voix auprès des médias et des gouvernants, a enregistré ses plus grands succès électoraux, avec une audience syndicale de 12,94 % en 2025 (contre 10,69 % en 2017). Lors du congrès de Strasbourg, qui a vu l’élection de Christelle Thieffinne, le dixième président de la CFE-CGC s’est livré à l’exercice attendu des adieux dont il s’en fendu avec sa verve habituelle et la voix chargée d’émotion, rappelant à tous et à toutes « qu’un autre monde est possible ».

    « Pour moi qui ai prononcé tant de discours, y compris ici devant le congrès, établissant peut-être une forme de record, je m'apprête à prononcer le dernier, à rendre la parole que j'aurais usée longtemps et aussi longtemps que j'aurais pu. Je vous remercie d'être venus si nombreux à mon pot de départ ! C'est l'heure du bilan. L'heure de la synthèse. Que reste-t-il à vous dire après des milliers de pages, des millions de mots, des plateaux télés, des coups de gueule, des punchlines pour dénoncer la dinguerie de ce monde ?

    Un monde paradoxal où les mots sont falsifiés et leur sens détourné. On nous vend le progrès comme la somme de nos renoncements, on nous promet la richesse pour tous au profit de l'appauvrissement de chacun. Augmenter les dépenses d'armement, c'est bon, augmenter les dépenses de santé, ce n’est pas bon. Allez comprendre. Moins de lits d'hôpital mais plus de bombes ! Applaudissez, c'est le projet !

    Dix ans à supporter les bonimenteurs de l'économie, experts autoproclamés, faisant assauts de théories, de chiffres et d'hypothèses en présentant comme certitude avérée des conclusions parfaitement réfutables ! Dix ans à dénoncer les ravages de la financiarisation, la soif de performance boursière, la maximisation du profit pour l'actionnaire devenue la seule stratégie d'une société en perdition. En dix ans, j'en ai croisé des ministres et hauts fonctionnaires. Beaucoup étaient passionnés, sincèrement à l'écoute. Spéciale dédicace à notre dernier ministre du Travail, remarquable - et je suis sincère - et son équipe, dernière vigie du monde du travail dans un gouvernement.

    Puis j'ai vu des ministres imbéciles, y compris parfois le Premier d'entre eux. Incapables de rien comprendre de ce à quoi ils sont sensés commander. J'ai entendu partout un discours politique nihiliste traitant les Français de fumistes, j'ai dû supporter le cynisme de ceux qui prétendent que taper sur les chômeurs va créer des emplois. J'ai ressenti le pouvoir indolent d'une caste autoproclamée « engagée en politique » dont le seul but avoué est de nous en faire un peu plus baver pour le bien de tous. Et pendant ce temps-là, le CAC 40 régale.

    J'ai alerté sur la France qui sombre, poussée dans la voie du déclassement par des politiques qui décident de ne rien décider et d'appliquer la pensée conforme. TINA (there is no alternative) : « zéro alternative, la potion ne marche pas, doublons la dose ! »

    Le drame de notre époque est que la politique s'est mise au service des marchés là où elle devait les encadrer et protéger la société de leur volonté inextinguible de s'étendre à l'infini, le seul horizon admissible de leurs profits. Puis vint le macronisme ! L'apothéose du renoncement, la recherche publique abandonnée à ses budgets misérables, le Code du travail saccagé, les instances représentatives démontées puis remontées en mélangeant les pièces car c'est plus simple ! Deux réformes des retraites, la première est un miracle, tout le monde y gagne. La deuxième est un scandale imposé avec une violence institutionnelle inédite et au mépris d'une unité syndicale remarquable. Ces conflits m'ont marqué et laisseront une trace dans le mouvement social, tout comme le Covid qui sépare ces deux réformes nous aura transformés.

    Aujourd'hui je passe le relais, 10 ans sur la route, 10 ans sur les chemins. 35 ans de plus, depuis mon premier emploi, celui qui a décidé de tout.

    Mes chers amis, mon histoire c'est la vôtre !

    Le hasard des rencontres, un collègue à qui on dit « pourquoi pas ». Et un autre un jour, qui vous dit « on a pensé à toi ». Une porte qui s'ouvre et puis une autre, qui donne accès à un territoire plein de mystères et de richesses insoupçonnées, celui des rapports sociaux, le monde de la réalité, celui où on dit ce qu'on pense vraiment, où on témoigne de ce que l'on vit ! Un monde en couleur et en relief, quand celui qu'on vous propose est parfois si gris. Pour moi c'était chez Pechiney, il y a 35 ans. Parti pour faire une brillante carrière dans un grand groupe industriel, le jeune ingénieur que j'étais a fait une grande découverte ! Même quand on est membre de l'encadrement, quand le quotidien de sa fonction est de contribuer à mettre en œuvre la politique décidée par la direction, et bien oui, on a le droit et parfois même le devoir de témoigner des conséquences économiques et sociales des décisions de la direction, de les critiquer, et le plus souvent possible de présenter des voies alternatives. Cette découverte a changé ma vie.

    Même quand on est membre de l'encadrement, quand le quotidien de sa fonction est de contribuer à mettre en œuvre la politique décidée par la direction, on a le droit et parfois même le devoir de témoigner des conséquences économiques et sociales des décisions de la direction »

    Il y a 25 ans, le groupe industriel dans lequel j'ai travaillé est entré dans une zone de turbulences dont il ne sortira jamais. C'est un navire en miettes qui survit à deux OPA et c'est sur un radeau piloté par des ombres, quelque part en Amérique du Nord, que j'ai continué ma traversée de la vie industrielle, quelque part en Savoie. Mon attachement à l'usine de la Bâthie n'est pas seulement familial ou local, il est aussi la marque de mon identité profonde. Dès le premier jour de mon engagement militant, je me suis attaché à témoigner de ce que vivent les gens au quotidien. Parce que je vivais la même expérience.

    Disponible pour pratiquer mon activité syndicale, je n'ai jamais été détaché du destin de la communauté de travail qui m'a accueilli, moi et ma famille, en 1998. Il y a 18 mois, il m'a fallu débarquer, je l'ai fait à regret, le cœur lourd, mais le bateau paraît-il est plus léger. Pourvu qu'il vogue encore longtemps.

    Dans mon album photo de militant syndical, il y a des visages, des lieux, des dates, des histoires, des destins que l'on croise et qui vous changent à tout jamais. Tournez les pages, tournez-les et voilà les souvenirs qui remontent. Des moments de lutte. Un déplacement à Marignac pour soutenir les 200 camarades pyrénéens condamnés à la fermeture sans autre raison que de complaire au marché. Voyage en bus, départ de nuit, parking de l'usine. Une activité syndicale trop remarquée à Gardanne qui me vaudra une mutation, puis une mise à pied qui me vaudra en réaction de soutien la grève de tous les salariés de l'usine. Et partout, et toujours, la force du collectif.

    Toute personne est singulière et emporte avec elle ses blessures et ses bonheurs. Mais la foi qui nous anime procède d'un même engagement, celui d'une société plus juste »

    Mon histoire, c'est la vôtre !

    Car toute personne est singulière et emporte avec elle ses blessures et ses bonheurs. Mais la foi qui nous anime procède d'un même engagement, celui d'une société plus juste. Je n'ai rien oublié ! L'odeur de la neige sur le quai de la gare de Chamrousse, l'aéroport de Marignac, la gare d'Austerlitz à 6h du matin, puis la douceur du matin en traversant le pont vers la gare de Lyon. Les trains de nuit, les soirées joyeuses et passionnées. Les déclarations qu'on rédige à minuit. Les prises de parole impromptues en comité de groupe.

     J'ai adoré défier l'autorité factice de dirigeants incompétents. J'ai adoré intimider leurs certitudes, j'ai arpenté le monde magique des consultants, je me suis amusé à arracher leur masque ridicule avec toujours la même fièvre de justice et de liberté.

    Tournez la page, voici les camarades syndiqués des voitures à bras, les amis du début et les amis de toujours. Jean-Michel, qui m'a tout appris et en premier, de ne jamais prononcer CGC sans CFE. Véronique, ma copine Véro, jamais fatiguée, toujours engagée, et puis Gilles à mes côtés au milieu du désert ou de la cordée victorieuse. Les militants de la coordination de Pechiney, les collègues de la Fédération CFE-CGC Chimie, que des bons souvenirs. Ici bien sûr je pense aux amis disparus, Thierry qui ne viendra pas au prochain intercentre, Michel qui ne reverra pas le prochain compte-rendu du comité de groupe. Et puis Jacques qui ne fera pas le voyage à Saint-Malo, lui pourtant qui m'avait encouragé à y aller défier le destin. Je pense à Lolo, à sa dernière vidéo, et puis Michel disparu le 1er mai. À Serge, qui continue de marcher à côté de nous. Pas un jour ne passe sans que leur souvenir n'éclaire mon chemin.

    Mon histoire, c'est la vôtre !

    Comme moi vous avez douté, comme moi vous avez ressenti la fatigue. Et puis vous êtes repartis. Parce que dans une société fracturée et illisible en beaucoup d'endroits, le syndicalisme est un témoignage, celui d'une humanité toujours vive en chacun de nous et que le collectif de travail peut magnifier. L'attachement, patiemment, se construit et s'organise. Chacun se raconte une histoire. Elle est faite de hauts et de bas, de moments difficiles et exaltants, mais la solidarité dans l'épreuve, l'intelligence au service du destin commun, est une expérience irremplaçable. La vie c'est un voyage. Et le voyage est lourd. Et c'est long de le faire en première classe !

    Au premier jour, j'ai signifié notre sortie de la case de réformiste, cette assignation à résidence dans le bagne douillet de l'accommodement aux réformes néolibérales, cette prison dont ne sort aucun cri, aucune contestation de l'ordre établi »

    Il y a 10 ans à Lyon, vous m'aviez confié la présidence de l’organisation et je vous ai fait une promesse. Celle que la CFE-CGC resterait unie, alignée vers un seul objectif, celui du développement et de la notoriété. Au premier jour, j'ai signifié notre sortie de la case de réformiste, cette assignation à résidence dans le bagne douillet de l'accommodement aux réformes néolibérales, cette prison dont ne sort aucun cri, aucune contestation de l'ordre établi par les grands prophètes du TINA. Ce Moloch des temps modernes — et je fais ici référence au discours du président Jean-Luc Cazettes en 1999 —, qui dérégule, prêchant que le bonheur de tous est la somme des petits malheurs de chacun. J'ai pris mon risque, vous m'avez fait confiance. Je vous remercie.

    Le syndicalisme que nous pratiquons n'est ni de gauche ni de droite et n'a de comptes à rendre à personne. Depuis plus de 80 ans que notre organisation existe, au plus fort des batailles que nous avons menées pour imposer notre représentativité, au creux des vagues qu'il nous a fallu affronter, la CFE-CGC n'a jamais dévié ! Libre et indépendante de toute idéologie, elle existe et se développe pour ses valeurs et son engagement pour la société toute entière. Les citoyens de ce pays nous font confiance, essayons de ne pas les décevoir.

    Depuis plus de 80 ans que notre organisation existe, au plus fort des batailles que nous avons menées pour imposer notre représentativité, au creux des vagues qu'il nous a fallu affronter, la CFE-CGC n'a jamais dévié »

    J'aurais tout vu de ce qui fait l'ordinaire d'une famille turbulente. Mais y compris et surtout au plus fort de nos rassemblements, l'unité dans la victoire ! La fierté de voir notre CFE-CGC s'imposer dans le panorama syndical comme une force agissante incontournable ! Les spectres de la division, je les ai enfermés dans un placard et j'ai jeté la clé. S'il vous plaît, n'allez pas les rechercher ! Car elle est belle à voir, la CFE-CGC que j'ai parcourue pendant 10 ans. À Bordeaux, Nouméa ou Lille, de Pointe-à-Pitre à Mons-en-Barœul, Brest et Clermont-Ferrand, les salariés travaillent à faire briller la CFE-CGC.

    Ne laissez jamais personne penser à votre place, soyez fort, soyez heureux, et vive la CFE-CGC »

    Ils sont 80 dans les unions, et 70 à Paris, rue du Rocher. Chargés de l'accueil et de l'administration et des moyens généraux. S'occupant des études, de la formation ou de la communication, les salariés de la confédération sont le moteur et la permanence de la dynamique de conquête de la CFE-CGC. Depuis 20 années que je travaille à la confédération, à Paris et sur la totalité du territoire national, je suis témoin de leur professionnalisme et de leur engagement. Ils sont ici pour participer à la grande fête du congrès, ils ont leur part dans nos victoires et méritent nos applaudissements.

    Au matin sera venu le temps de se dire au revoir, ce moment où on a envie de se dire des choses importantes. Alors tendez l'oreille : c'est la dernière étreinte, le moment des adieux, et je vais murmurer : ne laissez jamais personne penser à votre place, soyez fort, soyez heureux, et vive la CFE-CGC !

    Propos recueillis par François Tassain