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Christelle Thieffinne face aux journalistes : Quels enjeux à venir ?
Lors d’une rencontre organisée le 9 septembre par l’AJIS en présence de nombreux journalistes, la présidente Christelle Thieffinne est revenue sur les principaux enjeux sociaux, économiques et politiques à venir.
Élue le 10 juin dernier à la présidence de la CFE-CGC lors du 39e congrès confédéral à Strasbourg, Christelle Thieffinne s’est prêtée à l’exercice des questions-réponses lors d’une rencontre organisée le 9 septembre par l’AJIS (Association des journalistes de l’information sociale), à Paris. Devant un parterre d’une vingtaine de journalistes de la presse écrite sociale, économique et politique, Christelle Thieffinne n’a éludé aucun sujet, abordant notamment les questions de réindustrialisation, l’essor de l’IA, l’emploi des jeunes, le financement du système social ou les échéances électorales de 2027. Nous reproduisons ci-dessous ses principales interventions.
RÉINDUSTRIALISATION ET FINANCEMENT DU MODÈLE SOCIAL
« Je crois beaucoup en la réindustrialisation et en l’importance de maintenir notre industrie. Sur ce sujet, notamment celui des aides aux entreprises, il faut une vision stratégique de la part du monde politique, en allant voir quelle filière est efficace en termes d’emplois, de souveraineté et d’économie. Le tout, évidemment, en toute transparence, avec du contrôle et des mesures d’efficacité. »
« Je ne crois pas au financement de notre modèle social sans une économie productive réelle et forte. Il faut donc trouver des solutions de financement qui soient aussi vertueuses pour notre économie. Notre idée est une contribution sociale sur la consommation, qui permettrait à la fois de contribuer au financement de notre modèle social et de favoriser le modèle productif français, en tenant compte notamment de la part de main-d’œuvre mobilisée en France ou à l’étranger. »
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET EMPLOI DES JEUNES
« Nous assistons à une transformation des métiers et à des disparitions d’emplois qui touchent l’ensemble des branches professionnelles, avec certaines d’entre elles, notamment dans le Syntec, la banque, l’assurance ou les métiers juridiques, particulièrement impactées. Mais la préoccupation primordiale, c’est l’emploi des jeunes, qui est en baisse. Aujourd’hui, si ces recrutements se tarissent, comment l’entreprise pourra-t-elle disposer demain de salariés expérimentés si elle n’a plus de juniors pour devenir seniors ? Et, de façon à la fois plus générale et plus primordiale, que devient une Nation qui n’investit plus et qui ne fait plus confiance à ceux qui représentent son avenir ? »
« Ce que nous demandons et revendiquons, particulièrement sur l’IA, ce sont des négociations. Elles doivent être menées dans les entreprises, mais aussi au niveau national. J’ai ainsi demandé l’ouverture d’une négociation interprofessionnelle sur le sujet, afin que nous puissions au moins établir un diagnostic de la situation et en mesurer les conséquences sur l’emploi, les compétences et la nécessité de retravailler les parcours professionnels. »
« Il faut aussi être très attentifs à la charge de travail. Si les tâches les plus simples sont confiées à la machine, ce sont alors des activités de plus en plus complexes qui vont se concentrer sur le salarié. Il faut donc porter un regard très précis sur la santé au travail et les risques psychosociaux. »
SALAIRES ET PARTAGE DE LA VALEUR
« L'INSEE le confirme : les cadres sont la catégorie qui a le plus perdu en pouvoir d'achat. Avec l'inflation et les hausses du Smic, on a vu des tassements difficilement évitables. Notre revendication, c'est d'avoir des échelles de salaires qui soient proportionnelles, pour éviter que cela ne se reproduise. »
« Le partage de la valeur, c'est un sujet différent, qui vient après le salaire. J'ai rencontré des chefs d'entreprise qui me disent avoir déjà fait le partage de la valeur parce qu'ils ont augmenté les salaires. Mais le salaire, c'est la contrepartie du contrat de travail et la reconnaissance de l'engagement d'un salarié. Le partage de la valeur, lui, intervient ensuite, selon les résultats de l'entreprise : participation, intéressement, actionnariat salarié. Ce sont des dispositifs complémentaires, pas des substituts, qui marquent l'attachement des salariés à leur entreprise. »
« Pour porter ces revendications, il faut un rapport de force. Notre force, c'est de développer nos adhérents : la CFE-CGC est la seule organisation syndicale représentative qui progresse, et ce n'est pas un hasard. »
AGENTS DE MAÎTRISE ET RECONNAISSANCE DES RESPONSABILITÉS
« Les agents de maîtrise sont au cœur de l’outil productif. Ce sont des salariés avec des compétences techniques pointues, de l’expérience, qui peuvent pour certains manager des équipes qui endossent des responsabilités très fortes et qui sont importants dans l’organisation industrielle. C'est un marqueur fort de l'ascenseur social : des personnes qui montent dans la hiérarchie et font reconnaître leurs compétences. Avec la désindustrialisation, ce statut a tendance à disparaître. »
« C'est aussi le premier échelon concerné par le partage de la valeur. Quand on s'attaque à la participation ou à l'intéressement en voulant les fiscaliser, on nie ces premiers échelons de responsabilité, ceux-là mêmes qui incarnent cet ascenseur social. »
CONDITIONS DE TRAVAIL, TÉLÉTRAVAIL ET DIALOGUE SOCIAL
« Je ne crois pas à un seuil unique, en degrés, à partir duquel on arrêterait de travailler : les contraintes ne sont pas les mêmes sur un toit dans le bâtiment ou dans un bureau climatisé après une heure de transports en commun. Il faut des négociations filière par filière, territoire par territoire, branche par branche. »
TÉLÉTRAVAIL : LE RECUL
« Le télétravail est un marqueur fort pour la CFE-CGC, bien avant le Covid, et ne concerne pas que les cadres : tous les salariés en capacité de travailler à distance sont concernés. Aujourd'hui, on observe un reflux dans certaines entreprises, où deux jours de télétravail redeviennent un seul. Je crois à un équilibre entre présence collective et télétravail, fondé sur l'autonomie, la responsabilité et la confiance. »
AGIRC-ARRCO : RESPECTER LE PARITARISME
« Concernant l'Agirc-Arrco, je me refuse à parler de négociation : le régime est piloté dans le respect de l'accord national interprofessionnel qui encadre précisément la revalorisation du point. L'Agirc-Arrco n'est pas en crise : le régime dispose de 90 milliards d’euros de réserves, presque le double de ce qu'il faudrait pour piloter sereinement. En 2026, nous avons eu zéro augmentation. Il faudra rattraper ce retard. Laissons donc les administrateurs faire leur travail, dans le respect du paritarisme et d’une gouvernance qu'on cite sans cesse en exemple. »
TRANSPARENCE SALARIALE : PASSER DES RÈGLES À L’ACTION
« Cette transposition de la directive européenne sur la transparence salariale arrive enfin ! Je regrette qu'on ait autant traîné la patte avant de s'en saisir, avec beaucoup de lobbying français et européen pour freiner sa mise en œuvre. Le vrai travail commence maintenant dans les entreprises, certaines n'ayant rien préparé en attendant une transposition dans la loi, ou faisant preuve d’un catastrophisme aberrant. Je leur dis : faites le job sur l'égalité, sur le dialogue social, pour définir les bonnes données à comparer. C'est à partir de ces informations qu'on pourra corriger les inégalités salariales au sein des entreprises, notamment entre les femmes et les hommes. »
ÉCHÉANCES PRÉSIDENTIELLES 2027
« Nous sommes une organisation a-partisane, c'est dans nos statuts. C'est une question d'indépendance de pensée qui nous laisse libres d'apporter nos idées à toute organisation politique. Mais à chaque fois que nous trouverons des propositions qui ne sont pas en accord avec nos valeurs, nous les mettrons en lumière. Et vous trouverez toujours la CFE-CGC contre les politiques souhaitant réduire le champ des syndicats. »
Propos recueillis par François Tassain