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Domo Polytechnyl, chronique d'un vol en plein jour
Domo Polytechnyl, entreprise française spécialisée dans les produits dérivés du polyamide, est en redressement judiciaire. La faute, selon salariés et syndicats, à une gestion qui confine au sabotage.
Les sites de Belle Étoile (Saint-Fons, Rhône) et Valence (Drôme) de Domo Polytechnyl et leurs 540 salariés n'auront pas tenu longtemps. Placés en redressement judiciaire le jeudi 8 janvier 2026, ces sites industriels érigés lors des années 50 sont passés sous de nombreux pavillons : Rhône-Poulenc, puis Rhodia après la scission du groupe en 1997, Solvay à partir de 2011, avant d'être cédés en 2020 à DOMO Chemicals lors de la vente et du démantèlement des activités polyamides du groupe.
Victimes d'une conjoncture difficile, les deux sites ont essuyé les plâtres d'une gestion catastrophique : fermeture d'unités, transferts opaques d'argent et de technologies vers des sites indiens et chinois, montages financiers au bénéfice des actionnaires via des holdings… Résultat : 200 millions d'euros de dette en 5 ans.
Jean-Claude Garcia, président du syndicat CFE-CGC Chimie dauphiné Savoie, nous a raconté les détails de cette chute, et est revenu sur les actions de l'intersyndicale (CFE-CGC, CFDT, UNSA).
Comment DOMO Polytechnyl en est-elle arrivée là ?
Pour bien comprendre l'histoire, il faut remonter à plusieurs années en arrière. Les deux sites de Saint-Fons et Valence appartenaient à Rhône-Poulenc, puis après la séparation de la branche pharmaceutique de sa branche chimie, ils furent intégrés au groupe Rhodia en 1997. Rhodia a ensuite été racheté par le groupe belge Solvay en 2011. Plusieurs années après, Solvay a décidé de céder sa branche polyamide (nylon) à BASF, groupe allemand et plus grand groupe chimique du monde.
À ce moment-là, la Commission européenne est intervenue pour empêcher BASF d'être en situation de monopole. Les unités concernées ont été séparées pour devenir la société Polytechnyl, tandis que les autres sites de Chalampé, Fribourg-en-Brisgau et quelques autres ont été intégrés à BASF.
BASF a été forcé de choisir, lui-même, un concurrent pour acquérir Polytechnyl. Le choix s’est porté sur DOMO Chemicals, un groupe bien plus modeste et spécialisé dans la production du nylon 6.
C'est donc la gestion par DOMO Chemicals qui a posé problème ?
Derrière DOMO Chemicals se cache un actionnaire principal : la famille belge De Clerck, une des grandes fortunes du pays, connue pour des faits de malversations financières, de fraudes et de transferts d'argent illicites.
Ici, nous avons vu un montage financier qui, en cinq ans, a anéanti plus d'un demi-siècle de savoir-faire. En 6 ans, le site de Belle Étoile a vu défiler 5 directeurs et 5 DRH. Certes, la conjoncture est difficile, avec une hausse des prix de l'énergie et un plongeon du marché automobile, mais elle ne peut pas tout expliquer.
Nous avons constaté des transferts d'argent et de technologie extrêmement douteux. Au point qu'une réclamation officielle a été déposée auprès de la Direction Générale de la Concurrence de la Commission européenne (DG COMP), portant tant sur la transaction initiale que sur l'ensemble de l'évolution du dossier.
En réalité, tous les bénéfices du site ont été absorbés. Si l'année 2021 a présenté un résultat supérieur aux attentes, l'argent est parti pour alimenter d'autres sites, voire directement les caisses de l'actionnaire. Et ce, alors que la dette explosait pour atteindre plus de 200 millions d'euros.
Paradoxalement, l'argent de l'achat de Polytechnyl semble avoir été intégré à la dette. Cela signifie qu’ils ont acheté les sites sans jamais payer. C'est une opération légale sur le papier. Les banques donnent l’argent, et DOMO le prend pour sa propre trésorerie, tout en affectant la dette sur la filiale. Mais le résultat est que l'entreprise est exsangue.
Dans le même temps, DOMO a investi dans des sites en Inde et en Chine. Pire : en Alsace se trouve la joint-venture Alsachimie entre BASF et Polytechnyl (51 %-49 %), unique propriétaire de l'entité de production des précurseurs essentiels du polyamide, l'acide adipique et l'HMD (Hexaméthylène diamine). La charge annuelle pour Polytechnyl était de 40 à 50 millions d'euros. Quand on demandait des explications sur le sourcing des matières premières critiques, on nous disait que c'était pour payer un fournisseur. Aujourd'hui, ce site va être cédé pour un euro symbolique… à BASF !
Il n'y a pas eu de projet industriel ?
Pendant le premier semestre 2025, les termes d'un PSE ont été négociés, avec le démantèlement et la fermeture des unités d'hydrogénation et de purification. L'objectif annoncé était un recentrage vers l'aval de la chaîne de production, avec la suppression de 155 postes. Mais le résultat n'a pas été à la hauteur. Pire, les coûts des matières premières critiques achetées étaient plus élevés que lorsqu'elles étaient produites sur site !
Il arrive qu'un site ferme à cause d'une mauvaise gestion. Mais ici, les décisions prises sont d'une incohérence telle que les excuses d'erreurs ou de mauvaise gestion ne sont pas évocables. La situation nous apparaît comme celle d'un sabotage avec prédation financière. C'est un crime de « cols blancs » avec l'intention d'absorber un maximum d'argent avant de se débarrasser de la carcasse. Et ce, alors que les activités de ces sites sont directement liées aux enjeux de souveraineté de la France.
Et ceux qui en payent le prix, ce sont avant tout les salariés. Faute de liquidités, les salaires de décembre et début janvier ont été réglés par les AGS, et les licenciés en 2025 n'ont toujours pas reçu leur solde de tout compte. Tout ça était prévisible et avait été dénoncé dès 2020 par Pascal Mayen de l'UNSA, très rapidement suivi par la CFE-CGC. Le ministère, les pouvoirs publics, la Commission européenne avaient tous été alertés, mais aucun ne nous a écoutés. Aujourd'hui, tous admettent que nous avions raison.
Les décisions prises sont d'une incohérence telle que les excuses d'erreurs ou de mauvaise gestion ne sont pas évocables. C'est un crime de "cols blancs" avec l'intention d'absorber un maximum d'argent avant de se débarrasser de la carcasse »
Quelles sont les revendications de la CFE-CGC et de l'intersyndicale ?
J'ai proposé à l'intersyndicale de monter un dossier économique solide. L'objectif est de mettre en valeur les leviers industriels, techniques, organisationnels et commerciaux des sites pour déterminer et démontrer dans quelles conditions l'activité peut redevenir pérenne et rentable, et sauver les emplois des salariés. Ce document s'appuiera sur la connaissance du terrain, les compétences des marchés et des savoir-faire existants des experts, des ingénieurs et des responsables des ateliers.
Pour être honnête, nos chances de réussite sont minces. Mais, même si elles sont de 1 %, nous devons tout tenter. Nous pouvons céder à des solutions de facilité : lancer un mouvement de grève, brûler des palettes, râler, crier et appeler les journalistes. Mais si ces actions « coup de poing » font une bonne publicité aux syndicats, qui peuvent ensuite s'auto-satisfaire d'avoir « agi », elles n'apportent rien de concret aux salariés.
La piste d'une SCOP a-t-elle été étudiée ?
Oui, mais elle ne semble guère faisable pour l'instant, étant donné les investissements nécessaires. Il faut un acteur avec des reins financiers extrêmement solides. L'enjeu prioritaire est d'assurer la reprise par un industriel. Les premières offres de repreneurs potentiels doivent être déposées avant le 23 février. Pour l'heure, deux se détachent : NVIDIA et, évidemment, BASF.
Notre message est clair : il n'est pas question que les salariés paient pendant que d'autres ont encaissé »
Quels ont été les résultats de la rencontre entre l'intersyndicale (CFE-CGC, CFDT, et UNSA) à Bercy le 8 janvier ?
J'ai pu obtenir une rencontre pour l'intersyndicale au ministère de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique. Nous étions accompagnés de notre expert, Victor Payan, de chez SECAFI. La rencontre a duré plus de 2 heures. Bercy nous a affirmé qu'ils allaient tout faire pour trouver la trésorerie nécessaire pour éviter la liquidation de l’entreprise, sans passer par la « nationalisation », qui, je crois, est considéré comme un mot vulgaire à Bercy... L'intersyndicale a exposé des éléments étayés sur de nombreux aspects : choix industriels et financiers qui ont asséché le site, risques psychosociaux liés au PSE, fragilisation d'un outil stratégique, impact sur les sociétés voisines et les prestataires…
Notre message est clair : il n'est pas question que les salariés paient pendant que d'autres ont encaissé. Il faut préserver les emplois, sauver l'outil industriel et protéger un savoir-faire unique dans la chimie des polyamides. Nous avons réédité ces revendications lors de l'assemblée générale de l'intersyndicale du 16 janvier, qui a réuni plus de 200 personnes pendant 3 heures.