Rapport au travail, impacts sur l’emploi, transformation des métiers… Lors d’un webinaire Miroir Social-Technologia, Corinne Schewin (CFE-CGC Métallurgie) et Pacal Fabre (SNB/CFE-CGC) ont évoqué le rôle majeur des syndicats sur l’intelligence artificielle.
Alors que l'intelligence artificielle (IA) interroge directement notre rapport au travail et à la connaissance, faisant bouger les lignes sur les emplois (transformation, diversification, intensification, autonomie, surveillance, compétences…), le sujet prend chaque jour davantage d’ampleur dans bon nombre d’entreprises et de secteurs, devenant un enjeu central de dialogue social.
Sur le terrain, les réalités sont contrastées. Certains salariés expérimentent l'IA au quotidien, parfois en dehors de tout cadre officiel. D'autres n'y ont pas encore accès ou n'en perçoivent pas les enjeux. Pendant ce temps, les directions accélèrent les déploiements sans toujours mesurer l'écart entre la vitesse d'implantation des outils et la capacité réelle des équipes à se les approprier.
Parce que les mandatés syndicaux et les élus du personnel sont les premiers interlocuteurs des salariés face à une mutation qui ne doit laisser personne sur le bord du chemin, le média Miroir Social, en partenariat avec le cabinet Technologia, a organisé le 21 mai un webinaire, animé par Rodolphe Helderlé, pour éclairer ces enjeux. L’occasion d’entendre des acteurs de terrain dont deux militants CFE-CGC aguerris sur les sujets IA : Corinne Schewin (CFE-CGC Airbus), secrétaire nationale à l’Atelier des idées au sein de la fédération de la Métallurgie CFE-CGC ; et Pascal Fabre (SNB/CFE-CGC BNP Paribas), co-animateur du réseau CFE-CGC des experts IA.
En préambule, Marc Chenais, directeur général du groupe Technologia, a rappelé les grands enjeux relatifs à l’IA. « Il est très important pour tous les acteurs du dialogue social - directions et représentants du personnel - d’avoir une bonne connaissance de ces technologies qui vont impacter le travail et les relations au travail. C’est un changement de paradigme et tout avance à la vitesse grand V. Si chacun connait désormais l’IA générative et les LLM (grands modèles de langage), il faut aussi appréhender l’IA agentique (programme doté d’une capacité d’action propre capable de prendre des décisions ou de réaliser des actions en s’appuyant sur des modèles d’IA). »
« L’IA va toucher une majeure partie des salariés, en particulier les cols blancs, poursuit Marc Chenais. Il faut donc avoir la capacité d’embarquer les salariés et d’identifier les métiers les plus sensibles. À cet égard, les négociations GEPP (gestion des emplois et des parcours professionnels) dans les entreprises constituent un axe fondamental pour les représentants du personnel et les comités sociaux et économiques (CSE). »
Enseignante-chercheuse en ergonomie et sociologie des sciences et des techniques à Télécom Paris, Pauline Gourlet a souligné la nécessité d’avoir une approche globale sur l’IA, les enjeux métiers et l’organisation du travail. « Il convient d’avoir une vision structurée pour essayer de comprendre ce qui est en jeu, en particulier tous les effets performatifs. Par exemple, concernant les craintes des salariés d’être remplacés par l’IA, toute une série d’études mettent en lumière qu’il existe une stratégie des employeurs pouvant justifier des plans de licenciements par les performances de l’IA, alors que l’introduction et l’usage de ces technologies ne sont qu’une raison parmi beaucoup d’autres conduisant des employeurs à licencier des personnels. »
Nous reproduisons ci-dessous les principales interventions, pour la CFE-CGC, de Corinne Schewin et de Pascal Fabre.
Corinne Schewin (CFE-CGC Airbus et secrétaire nationale de la fédération Métallurgie CFE-CGC)
« Nos équipes syndicales dans les entreprises sont toujours très vigilantes sur les sujets en lien avec les gestions de carrières et les mobilités internes des salariés. C’est d’autant plus important dans le secteur de la métallurgie depuis la mise en œuvre, depuis début 2024, de la nouvelle convention collective qui a remis à plat tous les dispositifs conventionnels et qui stipule que toute évolution du salarié soit accompagnée d’un changement de poste. Le salarié a donc besoin de comprendre quels sont les leviers à sa disposition pour postuler sur tel ou tel poste. »
« L’arrivée de l’IA sur ces sujets de "matching" et de mobilités internes doit donc être bien appréhendé en termes d’utilisation des données personnelles du salarié, de processus qui reste à la main des services RH et non de la technologie, etc. Nous militons pour une transparence des process et une cartographie des compétences sur la base de référentiels bien identifiés, en étant vigilants aux biais que peuvent induire les systèmes d’IA. »
« Tous ces sujets en entreprise doivent s’inscrire dans le cadre d’un vrai dialogue social associant les organisations syndicales et les mandatés syndicaux. J’ajoute que le rôle du manageur s’avère également très important pour évaluer toutes ces situations et valoriser les compétences de ses collaborateurs qui pourraient être mobilisées ailleurs dans l’entreprise. Il y a un gros travail syndical à mener pour dissiper les craintes et ne laisser personne de côté ! »
Pascal Fabre (SNB/CFE-CGC BNP Paribas et co-animateur du réseau CFE-CGC des experts IA)
« La récente enquête menée par le Syndicat National de la Banque et du Crédit (SNB/CFE-CGC) a mis en lumière la transformation des métiers bancaires sous l’effet de l’IA, les usages et les aspirations des salariés, et la nécessité d’un dialogue social transparent.Pour la CFE-CGC, il s’agit d’abord de bien cartographier ce qui existe dans les entreprises, savoir de quoi on parle. C’est d’ailleurs prévu dans le cadre du règlement européen sur l’intelligence artificielle (IA Act). Pour en revenir à la banque, il faut savoir par exemple que 90 % de la valeur se fait par l’automatisation robotisée des processus (RPA), sachant qu’il faut des compétences humaines pour faire tourner le système. »
« En matière de dialogue social, un certain nombre d’accords d’entreprise sont formalisés, par exemple au Crédit agricole sur les conditions de travail et l’IA et au groupe Maif pour un développement de l'IA éthique et durable. Il faut travailler sur tous les impacts de l’IA, incluant aussi les volets santé au travail, l’autonomie et la surveillance des salariés, etc. »
« Au-delà des métiers, l’IA touche à toute l’organisation globale des entreprises avec une horizontalité des relations. Pour travailler ces sujets lors des négociations avec les directions, les militants syndicaux doivent monter en compétences. De leur côté, les salariés ont besoin de se former, de disposer d’un accompagnement métier et d’avoir de la visibilité sur la stratégie IA de l’entreprise. »
Mathieu Bahuet
INTELLIGENCES ARTIFICIELLES : DÉCOUVREZ LE GUIDE CFE-CGC
Les systèmes d’IA, du traitement du langage naturel aux réseaux de neurones artificiels en passant par les systèmes experts et la robotique intelligente, transforment profondément notre manière de travailler, de communiquer et de vivre.
Pour ses structures, la CFE-CGC, à l’initiative du secteur transition économique piloté par le secrétaire national Nicolas Blanc, a publié
un guide des intelligences artificielles explorant les enjeux pour les salariés et les élus du personnel avec des outils, des ressources et des conseils militants. La publication met par ailleurs en avant des initiatives qui favorisent un dialogue social constructif et une IA au service de la confiance.